Jeanne d’Arc : armure, épée, étendard – une iconographie fondatrice
Lorsqu’on évoque Jeanne d’Arc, une image s’impose : une jeune femme en armure, tenant une épée, précédée d’un étendard. Cette représentation, devenue familière, ne relève pourtant pas d’une pure construction imaginaire. Elle s’enracine dans des éléments attestés par les sources du XVe siècle, notamment les procès de 1431 et de 1456, sous le règne de Charles VII.
L’armure, l’épée et l’étendard constituent un triptyque visuel structurant. L’armure l’inscrit dans la réalité militaire de son temps ; l’épée renvoie à sa mission telle qu’elle la formule ; l’étendard, enfin, occupe une place centrale dans les témoignages contemporains. Ensemble, ces éléments ont fixé une iconographie durable, à la frontière du fait historique et du symbole, prolongeant ainsi la réflexion menée dans notre étude consacrée à l’histoire, au symbole et à l’héritage de Jeanne d’Arc.

Représentation de Jeanne d'Arc en armure au milieu des soldats avec son épée en main et son étendard dressé
INDEX
- Une figure historique documentée
- L’armure : entre nécessité militaire et symbole visuel
- L’épée : entre réalité matérielle et signification symbolique
- L’étendard : le véritable centre iconographique
- Une iconographie structurante pour les siècles suivants
- De l’image à l’objet : quand l’iconographie devient forme
1. Une figure historique documentée
Jeanne d’Arc n’est pas une figure née de la légende. Elle appartient à l’histoire documentée du XVe siècle. Son existence, son action militaire et sa condamnation reposent sur un corpus de sources exceptionnel pour la période médiévale.
Le premier ensemble documentaire est celui du procès de condamnation tenu à Rouen en 1431. Les interrogatoires ont été consignés avec précision, offrant un témoignage direct de ses paroles, de sa posture et de la perception qu’en avaient ses juges. Le second ensemble, tout aussi déterminant, est le procès de réhabilitation ouvert en 1456 à la demande du roi Charles VII. Des dizaines de témoins (compagnons d’armes, habitants d’Orléans, membres du clergé) y décrivent son apparence et son équipement.
Ces sources concordent sur plusieurs éléments matériels : Jeanne portait une armure fournie par l’autorité royale, elle était équipée d’une épée, et elle accompagnait les troupes en tenant son étendard. Ces détails ne relèvent donc pas d’une invention artistique postérieure ; ils appartiennent à la réalité vécue.
C’est précisément cette base factuelle solide qui a permis, par la suite, la stabilisation d’une image. L’iconographie ne naît pas d’un vide : elle se construit à partir d’éléments attestés, progressivement simplifiés et fixés dans la mémoire collective. Comprendre cette dimension documentaire est indispensable pour distinguer la Jeanne historique de la figure symbolique qui s’imposera dans les siècles suivants, distinction que nous analysons plus en détail dans notre étude consacrée à ce que l’Histoire établit et à ce que le mythe a construit.

Registre original du procès de Jeanne d'Arc en 1431, conservé à la Bibliothèque Nationale de France
2. L’armure : entre nécessité militaire et symbole visuel
L’image de Jeanne d’Arc en armure occupe une place centrale dans les représentations qui se sont imposées au fil des siècles. Toutefois, avant de devenir un élément structurant de son iconographie, l’armure relève d’abord d’un contexte militaire précis. En 1429, lorsqu’elle rejoint l’entourage du roi Charles VII, le royaume de France est engagé dans la phase finale de la guerre de Cent Ans, dont les enjeux politiques et dynastiques ont été analysés plus en détail dans notre étude consacrée au contexte historique et aux enjeux du XVe siècle. Sa présence auprès des troupes s’inscrit dans ce cadre.
Les sources contemporaines, notamment les témoignages recueillis lors du procès de réhabilitation de 1456, confirment qu’une armure lui fut fournie aux frais de la monarchie. Les comptes royaux mentionnent en effet la réalisation d’un équipement militaire destiné à Jeanne. Le port de cette armure répond d’abord à des exigences pratiques : circuler dans un environnement exposé aux combats supposait une protection adaptée. Il s’agit donc, en premier lieu, d’un équipement fonctionnel.
Jeanne d’Arc était-elle la première femme en armure ?
Avant elle, certaines femmes ont été associées à des épisodes militaires. Au XIVe siècle, Jeanne de Flandre aurait participé à la défense d’Hennebont durant la guerre de Succession de Bretagne ; des chroniques tardives évoquent le port d’une armure, bien que ces récits doivent être maniés avec prudence. En Angleterre, Mathilde l'Emperesse joua un rôle actif dans la guerre civile du XIIe siècle, mais les sources ne permettent pas d’établir avec certitude une participation armée comparable.
La singularité de Jeanne d’Arc ne tient donc pas à l’absence totale de précédents féminins, mais à la convergence de plusieurs facteurs : son origine non noble, la documentation judiciaire abondante qui atteste de son équipement, et son engagement direct dans des opérations militaires au service du roi. Cette combinaison est sans équivalent clairement documenté dans le contexte français du XVe siècle.
De l’équipement militaire à l’image mémorielle
Au XVe siècle, le port d’une armure complète par une femme demeure exceptionnel. Cela explique certainement la force visuelle des descriptions conservées dans les témoignages historiques.
À partir du XIXe siècle, les représentations artistiques accentuent la dimension héroïque de la silhouette en armure. Des historiens comme Jules Michelet participent à cette relecture, inscrivant Jeanne dans une narration nationale où l’armure devient un signe de courage et de détermination.
Si l'armure de Jeanne d'Arc fut un équipement militaire avéré, elle est devenue au fil du temps un élément central d’une iconographie stabilisée, où la réalité matérielle se transforme en signe durable.

Exemple d'armure typique du XVe siècle, source musée de l'Armée
3. L’épée : entre réalité matérielle et signification symbolique
Tout comme son armure, l'épée de Jeanne d'Arc fait partie de son image symbolique. Les documents historiques du XVe siècle attestent de son existence. La symbolique qui lui ait associée est venue plus tardivement.
L’épisode de Sainte-Catherine-de-Fierbois
Les procès rapportent qu’avant de rencontrer le roi, Jeanne aurait indiqué l’existence d’une épée déposée derrière l’autel de l’église de Sainte-Catherine-de-Fierbois. Selon plusieurs témoignages concordants, l’arme fut effectivement retrouvée à l’endroit mentionné. Certains déposants évoquent la présence de cinq croix gravées sur la lame.
L’existence de cet épisode est donc attestée par des sources judiciaires du XVe siècle. En revanche, nous ne disposons d’aucune description technique détaillée de l’arme : ni sa longueur précise, ni son type exact, ni ses caractéristiques métallurgiques ne sont connus. L’épée n’a pas été conservée, et aucune identification matérielle certaine n’est possible aujourd’hui.
Autrement dit, l'existence de l'épée est attestée par les sources; mais les caractéristiques concrètes de l’objet demeurent largement inconnues.
A-t-elle combattu à l’épée ?
Lors de son procès de condamnation en 1431, Jeanne déclara n’avoir jamais tué personne. Cette affirmation est attestée par les actes judiciaires. Elle ne signifie pas qu’elle fût absente des combats : les sources historiques la situent clairement sur le terrain lors de plusieurs opérations, où elle fut d’ailleurs blessée.
Toutefois, rien dans la documentation ne permet d’établir qu’elle ait personnellement donné la mort à un adversaire. Les témoignages suggèrent que son rôle relevait davantage de la présence auprès des troupes, de l’encouragement et du port de l’étendard que de l’engagement direct dans des affrontements individuels comparables à ceux des chevaliers.
Cette nuance est essentielle. L’épée fait partie de son équipement militaire attesté ; elle ne constitue pas nécessairement le centre de son action.
Il est d’ailleurs significatif que Jeanne elle-même, selon les procès, déclarait accorder plus d’importance à son étendard qu’à son épée. Cette hiérarchie, attestée par les sources, éclaire la place réelle de l’arme dans sa propre perception.

Exemple d'épée du XVe siècle, source musée de l'Armée
De l’objet militaire au symbole vertical
Si la possession d'une épèe par Jeanne d'Arc ne fait aucun doute, les représentations postérieures vont progressivement transformer l’épée en signe visuel structurant.
À partir de l’époque moderne, elle est fréquemment figurée dressée vers le ciel, devenant un symbole iconographique puissant.
Cette posture contribue à lui attribuer une signification symbolique (justice, mission, protection du royaume) qui dépasse largement les données factuelles des procès. Il est essentiel de rappeler que cette lecture appartient à la réception artistique et mémorielle ultérieure, non aux documents du XVe siècle eux-mêmes.
4. L’étendard : le véritable centre iconographique
Les sources du XVe siècle indiquent que Jeanne d'Arc préférait porter son étendard plutôt que son épée, ce qui éclaire la dimension qu’elle accordait elle-même à cet objet. Ce détail, attesté par les documents judiciaires, mérite une attention particulière.
Une description de l'étendard issue des procès
Contrairement à l’armure, dont aucun élément matériel ne subsiste, et à l’épée, dont les caractéristiques techniques restent inconnues, l’étendard fait l’objet de descriptions relativement précises dans les témoignages du procès de réhabilitation de 1456.
Les sources indiquent qu’il était :
- blanc (ou très clair),
- orné d’une représentation du Christ en majesté,
- accompagné d’anges,
- portant l’inscription “Jhesus Maria”.
En revanche, les documents ne précisent ni les dimensions exactes, ni la forme précise de la bannière (rectangulaire, carrée ou autre). Aucune représentation contemporaine indiscutable ne nous est parvenue, et l’objet lui-même n’a pas été conservé. Notre connaissance repose donc exclusivement sur les descriptions textuelles issues des procès.
Ces éléments indiquent que l’étendard n’était pas un simple signe militaire, mais un support visuel explicitement religieux. Dans le contexte de la guerre de Cent Ans, où la légitimité du roi Charles VII était contestée, un tel objet participait à une mise en scène symbolique de la mission revendiquée par Jeanne.
Porter l’étendard plutôt que combattre
Le fait que Jeanne ait affirmé préférer son étendard à son épée éclaire la nature de son engagement. L’étendard n’est pas une arme ; il est un signe. Le porter au cœur des combats signifiait s’exposer tout en incarnant un message. Les témoignages indiquent qu’elle se tenait souvent en première ligne avec son étendard, sans pour autant être décrite comme cherchant l’affrontement individuel.
Il convient toutefois d’éviter toute interprétation anachronique. Les sources médiévales ne développent pas une théorie symbolique de cet objet ; elles rapportent des faits et des descriptions. C’est dans les siècles suivants que l’étendard deviendra un élément central de l’iconographie, parfois plus encore que l’épée.

Représentation non historique de l'étendard de Jeanne d'Arc reproduit d'apres les sources historiques. Rappellons que nous ne connaissons ni sa forme ni ses dimensions.
Un axe visuel structurant
Dans les représentations postérieures de Jeanne d'Arc, l’étendard organise la composition et attire immédiatement le regard. Là où l’épée demeure un attribut martial courant, l’étendard distingue Jeanne d’Arc et structure son image. Il synthétise les dimensions religieuse, politique et militaire de son action, tout en reposant sur un objet attesté par les sources.
De l’objet historique au symbole durable
Comme pour l’armure et l’épée, une distinction s’impose : l’étendard est d’abord un objet décrit dans les procès du XVe siècle ; sa portée symbolique élargie relève de la réception ultérieure. Toutefois, parce que Jeanne en soulignait elle-même l’importance, il devient progressivement le centre visuel de sa représentation, cristallisant l’image d’une figure à la fois combattante et messagère.
5. Une iconographie structurante pour les siècles suivants
Les éléments attestés par les sources du XVe siècle (armure, épée, étendard) se sont progressivement stabilisés pour former une image immédiatement reconnaissable. Cette fixation iconographique contribue à expliquer pourquoi Jeanne d’Arc dépasse son contexte médiéval pour devenir une figure universelle, question que nous avons analysée plus en détail dans notre étude consacrée à la manière dont Jeanne d’Arc est devenue une figure universelle.
Au XIXe siècle, l’historien Jules Michelet joue un rôle important dans la relecture de Jeanne d’Arc. Dans son Histoire de France, il la présente comme une figure incarnant le peuple et la nation. Cette interprétation contribue à renforcer une lecture héroïque de son parcours, qui influencera durablement les représentations artistiques. L’armure, l’épée dressée et l’étendard deviennent alors, dans l’imaginaire visuel du siècle, des marqueurs de cette dimension nationale et symbolique.
Au début du XXe siècle, Anatole France propose, dans Vie de Jeanne d’Arc (1908), une approche plus critique et rationaliste. En s’appuyant sur les sources judiciaires, il cherche à distinguer les faits des interprétations religieuses ou patriotiques. Bien que différente de celle de Michelet, cette relecture participe elle aussi à maintenir Jeanne au centre du débat intellectuel et culturel.
Il convient toutefois de distinguer l’origine documentaire (attestée par les sources du XVe siècle) de la stylisation ultérieure. C’est précisément cette combinaison entre ancrage historique et élaboration mémorielle qui explique la permanence et la force de l’iconographie de Jeanne d'Arc à travers les siècles.

Statue de Jeanne d'Arc à Paris, la montrant avec son armure et tenant son étendard
6. De l’image à l’objet : quand l’iconographie devient forme
Au fil des siècles, l’armure, l’épée et l’étendard ont cessé d’être de simples éléments circonstanciels pour devenir des symboles visuels reconnaissables. Cette stabilisation iconographique a permis à la figure de Jeanne d’Arc de se transmettre indépendamment des objets matériels originels, aujourd’hui disparus.
D’autres objets, mentionnés dans les sources (comme la bague qu’elle portait et sur laquelle figuraient les noms sacrés) n’ont pas occupé la même place dans l’iconographie. Moins visibles, plus personnels, ils n’ont pas structuré la silhouette publique de Jeanne. Ils rappellent cependant que derrière l’image fixée par la mémoire collective se tenait une personne dont certains attributs relevaient d’une sphère plus intime.
Ainsi, entre les signes monumentaux et les objets discrets, l’histoire et la mémoire ont retenu des formes différentes. C’est dans cet écart entre visibilité publique et dimension personnelle que se comprend la transformation progressive de l’image en objet.

Anneau en argent de Jeanne d'Arc, exposé au Puy-du-fou
À propos de l’auteur
Nicolas Tranchant, entrepreneur et fondateur de Vivalatina, s’intéresse à la manière dont certaines figures historiques deviennent des symboles durables. Son approche croise regard culturel et réflexion sur la transmission des valeurs à travers les objets de mémoire.
