De nombreuses phrases sont aujourd’hui attribuées à Jeanne d’Arc. Mais les a-t-elle réellement prononcées et, surtout, dans quelles circonstances ? Pour retrouver ses paroles, il faut revenir aux actes de son procès de condamnation, tenu à Rouen en 1431.

Face à des juges instruits et expérimentés, Jeanne, âgée d’environ dix-neuf ans, est interrogée sur sa foi, ses voix, sa mission et ses actes. Certaines questions sont particulièrement délicates et peuvent conduire à des réponses susceptibles d’être utilisées contre elle. C’est dans ce contexte que ses paroles prennent toute leur dimension : elles révèlent tour à tour prudence, intelligence, répartie, conviction et détermination.

Nous avons sélectionné dix citations authentiques de Jeanne d’Arc, dont la source peut être retracée dans les documents du procès. Pour chacune, nous revenons sur la question posée, la formulation latine transmise par les actes et son contexte, afin de comprendre ce que ces quelques mots nous révèlent réellement de Jeanne.

Première page d’une copie manuscrite du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, réalisée à la fin du XVe siècle d’après l’expédition authentique destinée au roi d’Angleterre. La lettrine représente Jeanne devant Pierre Cauchon et les autres juges de Rouen. Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Latin 5969, fol. 1.

INDEX

  1. Comment les paroles de Jeanne nous sont-elles parvenues ?
  2. 10 citations authentiques de Jeanne d’Arc
  3. « Jésus Marie » : les mots les plus intimement associés à Jeanne
  4. Les citations célèbres attribuées à Jeanne… mais sont-elles authentiques ?
  5. Ce que ses paroles révèlent de Jeanne
  6. Des paroles devenues un héritage

 

1. Comment les paroles de Jeanne nous sont-elles parvenues ?

Les paroles attribuées à Jeanne d’Arc nous sont principalement connues grâce aux actes de son procès de condamnation, tenu à Rouen en 1431. Lors des interrogatoires, ses réponses étaient consignées par des notaires et greffiers chargés d’établir les comptes rendus de la procédure.

Ces documents ne sont cependant pas l’équivalent d’un enregistrement moderne. Jeanne répondait en français, tandis que les actes définitifs du procès furent rédigés en latin. Des notes et minutes en français ont également été conservées pour certaines séances, permettant aux historiens de confronter les différentes versions.

Le procès en nullité de 1455-1456 constitue une autre source majeure. Des témoins ayant connu Jeanne y rapportent certains de ses propos, plus de vingt ans après les événements. Des lettres et des chroniques contemporaines complètent enfin cette documentation.

Une « citation de Jeanne d’Arc » doit donc toujours être replacée dans sa chaîne de transmission : parole prononcée, mise par écrit, parfois traduction, puis édition moderne. Cette précaution est indispensable lorsqu'on cherche à restituer ses mots avec fidélité.

2. 10 citations authentiques de Jeanne d’Arc

Les citations présentées ci-dessous sont issues des actes du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, tenu à Rouen en 1431. Elles prennent tout leur sens lorsqu’elles sont replacées dans le contexte précis des interrogatoires auxquels Jeanne était soumise.

Pour chacune, nous reviendrons donc sur la question posée par ses juges, la réponse conservée dans les actes du procès et sa formulation latine, avant d’en expliquer le sens et, lorsque cela s’y prête, la subtilité. Cette approche permet de dépasser la simple citation pour comprendre ce que les paroles de Jeanne révèlent de sa manière de répondre face à ses juges.

« Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y garde. »

Le contexte

Le 24 février 1431, lors de son troisième interrogatoire public à Rouen, Jeanne est interrogée par le théologien Jean Beaupère. Celui-ci lui demande si elle sait être « en la grâce de Dieu ».

La question est particulièrement délicate. Dans la théologie médiévale, une personne ne peut normalement pas affirmer avec certitude être en état de grâce sans révélation divine particulière. Une réponse affirmative pouvait donc exposer Jeanne à l'accusation de présomption ; répondre négativement revenait à reconnaître qu'elle se trouvait hors de la grâce de Dieu, ce qui aurait fragilisé ses affirmations concernant sa mission et ses voix.

Jeanne ne choisit aucune de ces deux réponses.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Si ego non sum, Deus ponat me in illa ; si vero sum, Deus me in ipsa perseveret. »

Explication

Par cette formulation, elle évite le piège contenu dans la question tout en réaffirmant sa confiance en Dieu. C'est l'un des exemples les plus remarquables de la prudence et de la répartie dont elle fait preuve au cours de son procès.

« Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? »

Le contexte

Le 1er mars 1431, Jeanne est interrogée sur l'apparence de saint Michel. Après qu'elle déclare ne rien savoir de ses vêtements, ses juges lui demandent s'il était nu. Jeanne répond par cette question.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Cogitatis vos quod Deus non habeat unde ipsum vestire ? »

Explication

Jeanne ne se laisse pas entraîner dans une description qu'elle dit ne pas connaître. Elle retourne simplement la question à ses interrogateurs : puisque saint Michel est envoyé par Dieu, supposer que Dieu ne puisse le vêtir lui paraît absurde. Cette réponse très courte illustre surtout sa vivacité et sa répartie face à ses juges.

« De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, je n’en sais rien »

Le contexte

Le 17 mars 1431, Jeanne est interrogée sur l'attitude de sainte Catherine et sainte Marguerite envers les Anglais. Après qu'elle affirme qu'elles aiment ce que Dieu aime et haïssent ce que Dieu hait, on lui demande directement si Dieu hait les Anglais.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « De amore vel odio quem Deus habet ad Anglicos, vel quid eis faciet quantum ad animas, nihil scit ; sed bene scit quod expellentur a Francia [...] et quod Deus mittet victoriam Gallicis contra Anglicos. »

Explication

Jeanne établit une distinction très nette : elle refuse de prétendre connaître le jugement de Dieu sur les Anglais et sur leurs âmes, tout en maintenant sa conviction concernant l'issue du conflit. Sa réponse est donc beaucoup plus nuancée qu'une affirmation selon laquelle Dieu « haïrait les Anglais ». Elle montre aussi sa prudence lorsqu'on l'interroge sur ce qu'elle considère relever du jugement divin.

« Cela ne touche point votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi ? »

Le contexte

Le 3 mars 1431, Jeanne est interrogée sur ses révélations. Ses juges lui demandent si elle a appris par révélation qu'elle s'échapperait de prison. Elle refuse d'entrer dans le détail et souligne immédiatement que répondre pourrait fournir des éléments contre elle.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Hoc non tangit processum vestrum. Vultis vos quod ego loquar contra me ? »

Explication

Cette réponse montre que Jeanne comprend l'enjeu judiciaire de l'interrogatoire. Elle ne se contente pas de refuser de répondre : elle fait remarquer que la question pourrait l'amener à fournir elle-même des éléments utilisables contre elle.

« Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur »

Le contexte

Le 17 mars 1431, Jeanne est interrogée sur son étendard et sur la place particulière qu’il occupa lors du sacre de Charles VII à Reims, le 17 juillet 1429. Ses juges lui demandent pourquoi son étendard avait été porté dans l'église pendant la cérémonie plutôt que ceux des autres capitaines.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Illud fuerat in poena, erat ratio quod esset in honore. »

Explication

Jeanne répond en personnifiant son étendard : puisqu'il avait accompagné les combats et les difficultés de la campagne, il était juste qu'il participe également à l'honneur du sacre. La formule est brève, équilibrée et mémorable, opposant simplement peine et honneur. Elle traduit aussi l'importance symbolique que l'étendard avait prise dans sa mission.

Jeanne d’Arc au sacre de Charles VII à Reims, le 17 juillet 1429. Son étendard, représenté ici à ses côtés, fut précisément évoqué lors de son procès : interrogée sur la place qui lui avait été accordée pendant le sacre, Jeanne répondit : « Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur. » Peinture de Pierre-Charles Comte, 1861, Musée des Beaux-Arts de Reims.

« Je ne suis pas monnayeur ou trésorier de France pour bailler argent »

Le contexte

Le 17 mars 1431, Jeanne est interrogée sur Franquet d’Arras, prisonnier capturé par ses hommes puis jugé et exécuté à Lagny. On lui demande notamment si elle a donné de l'argent à celui qui l'avait capturé.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Ipsa non est monetaria vel thesauraria Franciæ, pro tradendo pecunias. »

Explication

La réponse tranche par son caractère direct et presque ironique. Jeanne ne développe aucune justification : elle rejette simplement l'idée qu'elle aurait eu à rémunérer la capture de Franquet. Cette formule montre une nouvelle fois sa capacité à répondre avec vivacité et concision, même lorsqu'elle est interrogée sur un épisode susceptible d'être retenu contre elle.

« Ce fut grand dommage pour le royaume de France »

Le contexte

Le 17 mars 1431, les juges interrogent Jeanne sur l’assassinat de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, tué à Montereau en 1419 lors d’une rencontre avec le dauphin Charles. Ils lui demandent si Charles avait bien fait de le faire tuer ou de consentir à sa mort. La question est politiquement sensible puisqu’elle concerne directement celui que Jeanne reconnaît comme son roi.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Fuit magnum damnum pro regno Franciae. »

Explication

Jeanne évite de justifier l’assassinat tout en refusant de mettre en cause Charles VII. Elle déplace sa réponse vers les conséquences de l'événement pour le royaume, puis réaffirme sa mission auprès du roi. C'est un exemple particulièrement intéressant de sa prudence face à une question politiquement compromettante.

« Vous dites que vous êtes mon juge ; avisez-vous de ce que vous faites »

Le contexte

Le 24 février 1431, Jeanne est interrogée sur ses voix. Après avoir déclaré qu'elles lui ont conseillé de « répondre hardiment », elle s'adresse directement à Pierre Cauchon et l'avertit de la responsabilité qu'il prend en la jugeant.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Vos dicitis quod estis judex meus ; advertatis de hoc quod facitis, quia in veritate ego sum missa ex parte Dei, et ponitis vos ipsum in magno periculo. »

Explication

Jeanne inverse momentanément la position du juge et de l'accusée : alors que Cauchon doit juger sa conduite, elle l'avertit qu'il devra lui-même répondre devant Dieu de la manière dont il la juge. Elle ne conteste donc pas seulement une question particulière, mais souligne directement la responsabilité morale de son juge.

Cette mise en garde est suffisamment importante pour que Cauchon revienne sur ses paroles lors d'un interrogatoire ultérieur, en lui demandant de préciser le « danger » qu'elle évoquait.

« Ah ! vous écrivez bien ce qui va contre moi, et ne voulez pas écrire ce qui va pour moi »

Le contexte

Cette parole nous est connue non par le procès-verbal de condamnation lui-même, mais par le témoignage d’Isambard de La Pierre lors du procès en nullité. Il raconte avoir conseillé à Jeanne de s'en remettre au concile général. Lorsque le greffier Guillaume Manchon demanda s'il devait consigner cette soumission, Pierre Cauchon répondit que ce n'était pas nécessaire. Jeanne protesta alors contre cette omission.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « Ha ! vos bene scribitis quæ faciunt contra me, et non vultis scribere quæ faciunt pro me. »

Explication

Cette phrase montre que Jeanne est attentive non seulement aux questions qui lui sont posées, mais aussi à la manière dont le procès conserve ses réponses. Elle comprend immédiatement que l'absence au procès-verbal d'une déclaration favorable peut avoir des conséquences sur son jugement. C'est un témoignage particulièrement intéressant de sa lucidité face à la procédure.

Source : déposition du dominicain Isambard de La Pierre, procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc. La formulation latine est notamment reproduite par Pierre Champion.

Guillaume Manchon, principal greffier du procès de 1431, témoignera lui-même lors de la procédure de réhabilitation de Jeanne et apportera des informations importantes sur les conditions dans lesquelles les interrogatoires avaient été consignés.

« Je m’en rapporte à mon Juge, c’est à savoir Dieu »

Le contexte

Le 2 mai 1431, Jeanne est de nouveau interrogée sur ses révélations et sommée de les soumettre au jugement de l’Église. Concernant leur origine, elle maintient qu’elles viennent de Dieu et refuse d'abandonner cette conviction.

La réponse dans les actes du procès

Latin : « De hoc se refert suo judici, scilicet Deo. »

Explication

Cette formule résume l’un des conflits fondamentaux du procès : les juges demandent à Jeanne de soumettre ses révélations à l'autorité ecclésiastique, tandis qu'elle affirme que Dieu constitue l'autorité ultime concernant leur origine. Sa réponse illustre ainsi la fermeté avec laquelle elle maintient sa conviction face au tribunal.

3. « Jésus Marie » : les mots les plus intimement associés à Jeanne

Parmi les mots associés à Jeanne d’Arc, « Jésus Marie » occupent une place particulière. Ils apparaissent à plusieurs reprises dans les sources et ne constituent pas une citation isolée, mais plutôt une formule étroitement liée à sa foi et à son identité.

Jeanne faisait notamment placer les noms de Jésus et Marie en tête de certaines lettres dictées en son nom. Lors de son procès de 1431, elle évoque également une de ses bagues, donnée par son père ou sa mère, sur laquelle étaient inscrits les noms « Jhesus Maria », sous la forme IHS et Mar gravées sur les deux faces de la bague.

Cette inscription constitue également l’un des éléments historiques pris en compte par notre atelier pour réaliser notre reproduction de l’anneau de Jeanne d’Arc, à partir des descriptions conservées dans les sources.

Les deux noms apparaissent également dans les témoignages relatifs à ses derniers instants. Plusieurs témoins du procès en nullité rapportent qu'au moment de son exécution, Jeanne invoqua à plusieurs reprises le nom de Jésus.

« Jésus Marie » résume ainsi une dimension fondamentale de son parcours : une foi présente aussi bien dans ses paroles que dans ses lettres et ses objets personnels. Contrairement à nombre de formules attribuées tardivement à Jeanne, ces deux noms sont directement documentés par les sources relatives à sa vie.

Lettre de Jeanne d’Arc à Philippe le Bon, duc de Bourgogne, 17 juillet 1429. La formule « ✝ Jhesus Maria » apparaît en tête de la lettre. Original conservé aux Archives départementales du Nord, Lille. La traduction se trouve disponible ici.

4. Les citations célèbres attribuées à Jeanne… mais sont-elles authentiques ?

De nombreuses citations sont aujourd’hui attribuées à Jeanne d’Arc sans qu’il soit toujours possible d’en retrouver l’origine. Certaines ont été reformulées, modernisées ou popularisées plusieurs siècles après sa mort.

Les citations présentées dans cet article ont au contraire été sélectionnées parce que leur source peut être retracée. Elles proviennent principalement des actes du procès de condamnation de 1431, avec pour chacune le contexte de l’interrogatoire et la formulation transmise par les documents. Lorsqu’une parole provient d’un témoignage postérieur, comme celle rapportée par Isambard de La Pierre lors du procès en nullité, nous le précisons explicitement.

Cette traçabilité permet de distinguer les paroles historiquement documentées de Jeanne d’Arc des nombreuses phrases que la tradition lui a attribuées par la suite.

5. Ce que ses paroles révèlent de Jeanne

Replacées dans le contexte du procès, les paroles de Jeanne d’Arc révèlent une personnalité bien plus complexe que l’image simplifiée d’une jeune paysanne ignorante. Elle ne possède certes pas la formation universitaire de ses juges, mais ses réponses témoignent de vivacité, de prudence et d’une remarquable maîtrise de la parole.

Le contraste est d’autant plus frappant que ses interrogateurs sont des hommes instruits et expérimentés, parmi lesquels figurent des théologiens, des juristes et des universitaires. Face à des questions parfois délicates, Jeanne sait nuancer, refuser de répondre ou éviter de s’engager dans une affirmation susceptible d’être retournée contre elle. Certaines réponses témoignent également d’une réelle répartie.

Ses paroles montrent enfin une grande constance dans ses convictions. Malgré son jeune âge, son emprisonnement et la pression du procès, elle maintient l’essentiel de ses affirmations.

Les actes ne permettent donc pas de présenter Jeanne comme une femme « très instruite » au sens scolaire du terme. Ils révèlent en revanche une intelligence pratique, une mémoire et une aptitude à l’argumentation particulièrement remarquables face à des interlocuteurs beaucoup plus instruits qu’elle.

6. Des paroles devenues un héritage

Les paroles de Jeanne d’Arc ont traversé près de six siècles parce qu’elles constituent l’une des traces les plus directes de sa personnalité. Conservées par les procès et d’autres documents contemporains, elles permettent encore aujourd’hui d’approcher sa foi, sa détermination, mais aussi sa vivacité face à ses interrogateurs.

Certaines formules ont progressivement acquis une force symbolique dépassant le contexte précis dans lequel elles furent prononcées. Elles évoquent le courage, la fidélité à ses convictions, la confiance en Dieu ou la capacité à rester ferme face à l’adversité.

Cet héritage explique pourquoi les citations de Jeanne d’Arc continuent d’être reproduites, étudiées et transmises. Mais leur véritable force apparaît surtout lorsque l’on connaît leur origine : derrière chaque phrase authentique se trouvent un moment, une question et une jeune femme confrontée à ses juges.

Préserver ces paroles avec leur contexte permet ainsi de transmettre non seulement des citations, mais une part de la personnalité de Jeanne telle que les sources nous permettent encore de l’entrevoir.

 

À propos de l’auteur

Nicolas Tranchant, entrepreneur et fondateur de Vivalatina, s’intéresse à la manière dont certaines figures historiques deviennent des symboles durables. Son approche croise regard culturel et réflexion sur la transmission des valeurs à travers les objets de mémoire.

28 août 2026 — TRANCHANT NICOLAS FRANCOIS RAPHAEL TANI8011158E6