Ce qu’il reste de Jeanne d’Arc : objets, écrits et témoignages
Près de six siècles après la mort de Jeanne d’Arc, que reste-t-il réellement de son passage dans l’Histoire ? Ses armes, son armure et son étendard ont disparu, son véritable visage nous est inconnu et les objets qui lui sont aujourd’hui attribués soulèvent parfois des questions d’authenticité. Pourtant, peu de personnages du XVe siècle issus d’un milieu aussi modeste ont laissé autant de traces documentaires.
Les procès de 1431 et de 1455-1456, les témoignages de ses contemporains, les chroniques et plusieurs lettres permettent encore aujourd’hui d’approcher son parcours avec une précision exceptionnelle. Ces documents conservent même certaines de ses paroles et décrivent plusieurs objets qu’elle possédait, notamment les bagues et anneaux évoqués lors de son procès.
Mais une distinction est essentielle : un objet mentionné dans une source historique n’est pas nécessairement un objet conservé et authentifié aujourd’hui. Entre documents, objets disparus et attributions postérieures, examinons donc ce qui nous est réellement parvenu de Jeanne d’Arc.

Manuscrit des actes du procès de Jeanne d’Arc. Les documents judiciaires de 1431 constituent l'une des principales sources permettant aujourd'hui de connaître ses paroles et son parcours
INDEX
- Une documentation exceptionnelle pour une femme du XVe siècle
- Les procès : la mémoire de ses propres paroles
- Les lettres de Jeanne d’Arc
- Avons-nous un véritable portrait de Jeanne d’Arc ?
- Ses objets personnels : ce que les sources mentionnent
- L'anneau de Jeanne d’Arc : entre objet documenté et attribution
- Les reliques attribuées à Jeanne : quand la science rencontre la tradition
- Les paroles et citations de Jeanne d’Arc : une trace de sa propre voix
1. Une documentation exceptionnelle pour une femme du XVe siècle
Jeanne d’Arc n’était ni souveraine ni issue de la haute noblesse et son action publique ne couvre qu’une période très courte, de 1429 à 1431. Pourtant, son parcours est connu grâce à un ensemble documentaire exceptionnel pour une personne de son origine et de son époque.
La principale source est le procès de condamnation de 1431. Les interrogatoires menés à Rouen ont laissé des actes détaillés rapportant de nombreuses réponses de Jeanne sur son enfance, sa mission, ses voix, ses vêtements ou certains objets qu’elle possédait. Ces documents sont particulièrement précieux, même s’ils doivent être replacés dans le contexte d’un procès conduit contre elle.
Le procès en nullité de 1455-1456 complète cette documentation. Plus de vingt ans après sa mort, de nombreux témoins sont interrogés : habitants de Domrémy, religieux, compagnons d’armes et personnes ayant assisté aux événements. Leurs dépositions permettent de confronter les souvenirs de ses contemporains aux documents du premier procès.
D’autres sources viennent compléter cet ensemble : chroniques du XVe siècle, lettres, actes royaux et documents comptables. Elles permettent notamment de suivre certains déplacements, dépenses et épisodes de son parcours. Cet ensemble documentaire permet ainsi de distinguer ce que l’Histoire établit sur Jeanne d’Arc des récits et interprétations construits autour de sa figure au cours des siècles.
Ce qui nous est parvenu de Jeanne d’Arc est donc avant tout une mémoire écrite. Si la plupart des objets associés à son histoire ont disparu, les documents permettent encore d’en connaître certains et de reconstituer avec une précision remarquable plusieurs aspects de son existence.
2. Les procès : la mémoire de ses propres paroles
Les procès constituent la source la plus précieuse pour approcher directement la personnalité de Jeanne d’Arc. Celui de 1431 conserve le contenu de nombreux interrogatoires au cours desquels elle répond à ses juges sur ses voix, sa mission, son enfance, ses actions et ses convictions.
Ces actes ne sont toutefois pas la transcription moderne et parfaitement neutre d’une conversation. Les interrogatoires se déroulent dans un cadre judiciaire hostile, les réponses sont consignées par des greffiers et une partie de la documentation nous est notamment parvenue sous forme de minutes et de versions latines. Leur interprétation exige donc certaines précautions.
Le procès en nullité de 1455-1456 apporte un autre éclairage. Les témoignages de personnes ayant connu Jeanne permettent de confronter leurs souvenirs aux documents de 1431 et de mieux comprendre son comportement et son parcours.
Malgré ces limites, ces archives ont conservé quelque chose d’exceptionnel : une partie des paroles attribuées à Jeanne elle-même. Près de six siècles plus tard, elles constituent l’une des traces les plus personnelles qui nous soient parvenues d’elle.
3. Les lettres de Jeanne d’Arc
Les procès ne sont pas les seules traces écrites laissées par Jeanne d’Arc. Plusieurs lettres envoyées en son nom sont également connues, adressées à des souverains, des villes ou des adversaires. Parmi les plus célèbres figure la lettre envoyée aux Anglais en mars 1429, avant la levée du siège d’Orléans.
Ces documents doivent cependant être interprétés avec précision. Jeanne ne rédigeait vraisemblablement pas elle-même la plupart de ses lettres : elle les dictait à des secrétaires, pratique courante à une époque où elle déclarait elle-même ne savoir ni lire ni écrire. Le contenu peut donc transmettre ses intentions et ses paroles sans que le texte matériel soit de sa main.
Quelques documents portent néanmoins une signature « Jehanne », considérée comme autographe. Ces rares signatures constituent l’une des traces matérielles les plus directes qui nous soient parvenues d’elle.
Les lettres complètent ainsi les procès en montrant Jeanne dans l’action : elle y adresse des demandes, des avertissements ou des instructions à différents interlocuteurs. Elles constituent une autre voie précieuse pour approcher sa parole, tout en nécessitant, comme les autres sources du XVe siècle, un examen attentif de leur transmission et de leur authenticité.

Lettre portant la signature « Jehanne ». Si Jeanne dictait généralement ses lettres à des secrétaires, quelques documents conservent une signature qui lui est attribuée
4. Avons-nous un véritable portrait de Jeanne d’Arc ?
Aucun portrait de Jeanne d’Arc réalisé d’après nature et identifié avec certitude ne nous est parvenu. Nous ignorons donc à quoi elle ressemblait précisément.
La représentation contemporaine la plus célèbre est un dessin réalisé en 1429 par Clément de Fauquembergue, greffier du Parlement de Paris. Il représente Jeanne en robe, tenant une épée et un étendard. Mais Fauquembergue ne l’avait vraisemblablement jamais rencontrée : son dessin constitue donc une représentation symbolique et non un véritable portrait.
Les nombreuses images de Jeanne en armure apparues au cours des siècles suivants témoignent davantage de l’évolution de son iconographie que de son apparence réelle.
Ainsi, malgré l'abondance des documents relatifs à son existence, le véritable visage de Jeanne d’Arc demeure inconnu.

Représentation de Jeanne d’Arc dessinée en 1429 par Clément de Fauquembergue, greffier du Parlement de Paris. Contemporain de Jeanne, il ne l'avait vraisemblablement jamais vue : ce dessin ne constitue donc pas un portrait réalisé d'après nature
5. Ses objets personnels : ce que les sources mentionnent
Les documents du XVe siècle mentionnent plusieurs objets ayant appartenu ou ayant été utilisés par Jeanne d’Arc. Son armure, financée par le pouvoir royal, ses épées et son étendard sont notamment attestés par les comptes, les procès ou les témoignages de ses contemporains.
Les interrogatoires de 1431 évoquent également des objets plus personnels. Jeanne est ainsi questionnée sur les bagues qu’elle portait, leur matière, leurs inscriptions et les personnes qui les lui avaient données. Ces descriptions sont particulièrement précieuses puisqu’elles nous renseignent sur des objets aujourd’hui disparus ou dont l’identification demeure discutée.
Il faut en effet distinguer deux réalités : savoir grâce aux sources qu’un objet a existé ne signifie pas que cet objet nous soit parvenu. L’armure, les épées et l’étendard de Jeanne ne sont aujourd’hui conservés avec aucune provenance certaine et continue depuis le XVe siècle.
Les textes constituent donc souvent la principale trace de ces objets et permettent d’en connaître certains aspects malgré leur disparition.
6. L'anneau de Jeanne d’Arc : entre objet documenté et attribution
L’existence de bagues appartenant à Jeanne d’Arc est attestée par les actes de son procès de 1431. Interrogée à leur sujet, Jeanne décrit notamment une bague offerte par son père ou sa mère, portant les noms « Jhesus Maria » et plusieurs signes. Ces témoignages constituent une source précieuse pour connaître un objet personnel aujourd’hui disparu.
Un anneau présenté comme ayant appartenu à Jeanne d’Arc est aujourd’hui conservée au Puy du Fou, après avoir été acquise en 2016. Son attribution à Jeanne reste cependant discutée : l’existence historique de ses bagues est certaine, mais établir qu’un objet conservé aujourd’hui est effectivement l’une de celles qu’elle portait nécessite une provenance continue et suffisamment documentée.
Il convient donc de distinguer l’anneau décrit par les sources de l’objet qui lui est attribué aujourd’hui. Même en l’absence d’une identification matérielle incontestable, les procès nous transmettent suffisamment d’informations pour connaître certaines caractéristiques des bagues de Jeanne et tenter d’en proposer une reconstitution fondée sur les descriptions historiques.

Bague aujourd'hui attribuée à Jeanne d'Arc et acquise par le Puy du Fou en 2016. Si les procès attestent que Jeanne possédait plusieurs bagues, l'identification de cet anneau comme l'une d'elles reste discutée
Les descriptions conservées dans les actes du procès constituent également une base précieuse pour tenter de restituer l’apparence de cet objet. À partir de ces sources historiques, notre atelier de joaillerie a réalisé une reproduction de l'anneau de Jeanne d’Arc, en reprenant les inscriptions et les éléments décrits dans les documents disponibles.
7. Les reliques attribuées à Jeanne : quand la science rencontre la tradition
L’histoire des reliques attribuées à Jeanne d’Arc montre combien tradition et authentification historique doivent être distinguées. En 1867, un bocal contenant notamment une côte humaine noircie, un fragment de tissu et un os de chat fut découvert à Paris. Une inscription présentait ces éléments comme des restes retrouvés sous le bûcher de Jeanne. (Nature)
En 2006-2007, une équipe dirigée par le médecin légiste Philippe Charlier soumit ces fragments à différentes analyses scientifiques. La datation au carbone 14, l’étude des tissus et les analyses chimiques montrèrent qu’ils ne provenaient pas du bûcher de Rouen : les restes correspondaient à des éléments de momies égyptiennes antiques, imprégnés de produits utilisés pour l’embaumement.
Cet exemple illustre parfaitement les précautions nécessaires lorsqu’un objet ou une relique est associé à Jeanne d’Arc. Une attribution ancienne, même transmise pendant plusieurs générations, ne constitue pas à elle seule une preuve d’authenticité. Sources historiques, provenance de l’objet et analyses matérielles doivent être confrontées avant de pouvoir établir un lien avec la Jeanne historique.

Restes autrefois présentés comme provenant du bûcher de Jeanne d’Arc. Leur analyse scientifique au XXIe siècle a montré qu'ils provenaient notamment de restes humains momifiés beaucoup plus anciens
8. Les paroles et citations de Jeanne d’Arc : une trace de sa propre voix
Les objets associés à Jeanne d’Arc ont pour la plupart disparu, son véritable visage nous est inconnu et les objets qui lui sont attribués aujourd’hui soulèvent parfois des questions d’authenticité. Pourtant, une trace plus personnelle nous est parvenue : une partie de ses paroles.
Les interrogatoires de 1431 ont conservé de nombreuses réponses attribuées à Jeanne. Elle y parle de son enfance, de ses voix, de sa mission, de sa foi, mais répond aussi aux accusations de ses juges. Malgré les précautions nécessaires à l’interprétation d’un document judiciaire médiéval, ces textes permettent d’approcher sa personnalité d’une manière particulièrement directe.
Près de six siècles plus tard, ce ne sont donc peut-être ni les armes ni les reliques qui nous rapprochent le plus de Jeanne, mais les mots que les archives ont conservés. Ils constituent une trace exceptionnelle et permettent encore aujourd’hui d’entendre, à travers les documents du procès, quelque chose de sa propre voix.
9. Conclusion
Ce qu’il reste de Jeanne d’Arc est donc avant tout un héritage documentaire exceptionnel. Ses procès, ses lettres et les témoignages de ses contemporains permettent de connaître son parcours avec une précision rare pour une personne du XVe siècle.
Si la plupart de ses objets ont disparu et que certaines attributions restent discutées, les archives ont conservé une trace plus personnelle : ses paroles et plusieurs citations attribuables aux sources historiques. Entre objets documentés, écrits et témoignages, ces documents constituent aujourd’hui l’un des liens les plus solides avec la Jeanne d’Arc historique.
Sources et bibliographie
- Jules Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle, 5 volumes, Société de l’Histoire de France, Paris, Jules Renouard, 1841-1849.
- Pierre Tisset et Yvonne Lanhers, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 3 volumes, Société de l’Histoire de France, Paris, Klincksieck, 1960-1971.
- Pierre Duparc (éd.), Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, Société de l’Histoire de France, Paris, Klincksieck, 1977-1988.
- Philippe Contamine, Olivier Bouzy et Xavier Hélary, Jeanne d’Arc. Histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2012.
- Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Paris, Perrin, 2004.
À propos de l’auteur
Nicolas Tranchant, entrepreneur et fondateur de Vivalatina, s’intéresse à la manière dont certaines figures historiques deviennent des symboles durables. Son approche croise regard culturel et réflexion sur la transmission des valeurs à travers les objets de mémoire.